Nous n’arrivons pas à avoir d’enfant… Que faire ?

Raphaëlle Coquebert
Raphaëlle Coquebert
Nous n’arrivons pas à avoir d’enfant… Que faire ?

Vous désirez ardemment un enfant et n’y parvenez pas ? Vous êtes confronté(e) dans votre entourage ou votre profession à cette situation et ne savez comment l’accompagner? Psychologue clinicienne et thérapeute de couple exerçant en libéral à Bordeaux, Mathilde Tiberghien s’est spécialisée dans l’accompagnement des personnes ou professionnels directement touché(e)s par cette problématique.

Quand vous recevez un couple miné par un désir d’enfant inassouvi, par quel bout abordez-vous le problème ? 

Le couple qui se présente après avoir tout essayé sur le plan médical s’est souvent entendu dire « c’est sûrement un blocage psychologique ». Cette phrase me fait sauter au plafond ! Elle est tellement culpabilisante. À la poser trop vite, on oublie que la question est plurifactorielle.

Je commence donc par m’enquérir du moral de chacun et de la santé du couple. Le parcours médical est si éprouvant que ce dernier peut être très meurtri. En fonction de ce que j’observe et des besoins de la personne ou du couple, je peux explorer les possibles leviers psychologiques et tenter de voir si des blessures, des empreintes… freinent l’arrivée de ce bébé.

Pourquoi les investigations médicales sont-elles si éprouvantes ?

D’abord parce qu’elles sont multiples (prises de sang, examens biologiques, radiologiques…) et très invasives (spermogramme, prélèvement vaginal…), a fortiori si le couple a eu recours à l'assistance médicale à la procréation (AMP). C’est intrusif pour le corps et pour l’intimité du couple qui voit sa sexualité disséquée, comme mise à nue. Il peut en être fragilisé.

Émotionnellement, c’est aussi un parcours plus qu’éprouvant : chaque mois, l’espoir revient puis retombe. Imaginez combien sont usantes ces fluctuations…

D’autant qu’il faut gérer sa propre souffrance, mais aussi celle de l’autre.

On imagine que l’homme et la femme n’ont pas le même ressenti face à cette attente contrariée ?

La prudence est de mise par rapport aux généralisations, mais c’est vrai, il y a le plus souvent une différence d’appréhension homme-femme. Celle-ci a un rapport charnel à cette attente, quelque chose de viscéral qui accroît l’intensité de ses émotions. Elle peut descendre très bas, être écrasée par la tristesse. 

Mais elle est attentive à ses ressentis et capable de s’en ouvrir à d’autres tandis que l’homme peut être plus à distance émotionnellement : poser les mots sur ce qu’il traverse et ce dont il a besoin s’avère compliqué. Ce que la femme interprète parfois comme une forme d’indifférence : « Ça l’atteint moins que moi… »

N’est-ce pas la réalité ?

Pas la plupart du temps. C’est plutôt que l’homme s’autorise moins à se connecter à lui-même car il se donne pour mission de tenir le couple, d’être l’élément stable dans cette tempête. 

Il a plus de souplesse par rapport au « tout-contrôle » que s’imposent les femmes (pour ce qui touche à l’alimentation, la consommation de tabac ou d’alcool, le sport) et continue à investir l’extérieur : projet d’achat immobilier ou de rénovation, projet de voyages… De fait, cette ouverture à autre chose que l’enfant est fondamentale : sinon, il y a de quoi devenir fous !

Revenons à ces freins psychologiques que vous évoquiez au début. De quel ordre sont-ils ?

On le sait, le corps et le psychologique interagissent sans cesse. Je distingue quatre types de freins psychiques qui entravent le désir d’enfant : 

- Les blessures individuelles, qui comprennent les évènements traumatiques, les abus… et tant d’autres choses encore : tous les éléments nocifs qui font barrage à ce projet de vie et conduisent la personne à ne pas s’autoriser à vivre une grossesse. Inconsciemment, elle se dit :

« je ne serai pas à la hauteur, je ne saurai pas faire », « l’enfant sera en danger », « mon conjoint va me délaisser »…

Il est rare que ce soit limpide pour le/la patiente : c’est en creusant son histoire de vie qu’on parvient à mettre à jour ces croyances limitantes, qui peuvent du reste cohabiter avec des pensées positives.

- Les blessures d’attachement : pour être parent, il faut être l’enfant de quelqu’un. Si le lien avec le père ou la mère est abîmé, ça peut engendrer des freins. Par exemple ? Un enfant qui ne s’est pas senti désiré ou pas reconnu pour ce qu’il était, un enfant qui n’est pas arrivé au bon moment, un enfant qui n’est pas du sexe attendu. Il n’y a pas nécessairement de conséquences, mais il arrive que ça laisse des traces.

Je citerai également les évènements de vie marquants : le décès précoce d’un parent ou une maladie, une dépression sévère qui l’aurait affecté. Les défaillances enfin : maltraitance, addictions…

- Les blessures transgénérationnelles : on remonte plus loin encore, aux grands-parents, aux oncle(s) et tante(s)… Il s’agit là d’être attentif aux morts en couche, aux dépressions post-partum souvent non diagnostiquées, au conjoint abandonné à la naissance, aux difficultés de liens (la grand-mère qui n’a pas été aimée par son père par exemple). Dans l’entourage du couple, il y a souvent quelqu’un dépositaire de l’histoire familiale, auprès de qui investiguer.

- La place et le rôle dans la fratrie d’origine : l’enfant arrivé un peu trop vite après un autre, celui bridé parce que son aîné ou cadet prenait toute la place et qui ne s’est pas autorisé à être lui…

Il se dit aussi qu’une grossesse interrompue peut avoir des répercussions sur la grossesse suivante.

Info ou intox ?

C’est vrai. Fausses couches, deuils in utero, IVG sont tellement banalisés qu’un couple peut passer à côté des répercussions psychologiques de pareil évènement. Si l’on n’a pas pris soin auparavant d’activer le nécessaire travail de deuil autour de cette grossesse non menée à terme, l’un ou l’autre membre du couple peut être paniqué à l’idée de revivre ça « Mon mari n’a pas du tout compris ce que je vivais, ça nous avait éloigné… » ou « J’ai eu si mal que je ne me vois pas traverser à nouveau pareille épreuve… » Ça fait partie des évènements de vie douloureux qui se rattachent aux blessures individuelles.

Mais quand un couple a déjà eu plusieurs enfants et qu’il ne parvient pas à en avoir un autre, quelle piste explorer ?

Les mêmes ! Car toutes les blessures évoquées peuvent s’activer à ce moment-là de leur histoire. D’abord, j’aimerais dire que tout désir d’enfant qui se heurte au réel est à prendre en considération. Un couple qui espère un enfant supplémentaire est d’autant moins entendu dans sa souffrance qu’il en a déjà plusieurs autres. Il y a comme une injonction à se taire : « Tu en as déjà 3 ou 4, pourquoi te mets-tu dans un état pareil ? » Ce qui conduit les parents à se renfermer sur leur peine…

Il se peut que l’enfant n’arrive jamais, auquel cas il y aura bel et bien un vrai travail de deuil à entreprendre, parfaitement légitime. Parfois au contraire l’exploration d’un levier psychologique permettra la venue de ce bébé attendu : par exemple si le quatrième d’une famille à la génération précédente est handicapé, s’il est mort dans un accident ou autre, une peur inconsciente se cristallise autour de la venue du 4ème… 

Et si aucune blessure n’émerge dans le passé de l’un ou l’autre ?

Il faut s’incliner devant notre incompréhension de cette infertilité. Nous tous qui travaillons autour de cette question devons admettre notre impuissance à tout comprendre. La vie reste un mystère qui exige de nous une vraie humilité.

Ceci dit, si aucun frein individuel n’est mis à jour, on peut encore explorer le couple lui-même, voir s’il n’y a pas un dysfonctionnement. L’homme et la femme sont trop fusionnels ? L’un ou l’autre peut craindre alors que l’amour conjugal ne survive pas à l’arrivée de l’enfant. La relation est conflictuelle ou empreinte de violence ? Ce peut être une donnée à creuser. 

Quand un couple traverse cette épreuve, comment l’aider ?

Dans la grande majorité des cas, l’entourage est animé de bonnes intentions, mais commet bien des impairs. Si l’un dit « Ça ne vient pas de moi », il s’entend demander « Alors avec un autre, tu n’aurais pas eu de mal à avoir un enfant ? » Une armada de conseils sont dispensés au couple « Et ça, vous avez essayé ? », induisant l’idée qu’ils ne font peut-être pas ce qu’il faut. 

Il me semble qu’il ne faut pas s’épancher, que la discrétion est de mise. Mais le curseur appartient au couple : je propose toujours une séance consacrée à ce sujet, afin que le l’homme et la femme soient en phase et sachent se protéger.

Et les professionnels, sont-ils formés à l’accompagnement de ces couples ?

Sur le corps ou la technique, leurs compétences ne font aucun doute. Pour le reste, cela dépend de leur parcours, de leur sensibilité, de la place qu’ils accordent à l’humain. Beaucoup manquent de ressources, même si leurs connaissances s’étoffent avec l’expérience. C’est la raison pour laquelle en partenariat avec l’Institut de Formation à la Fertilité je propose aux psys, sages-femmes, médecins, ostéopathes, kinés, naturopathes… des formations intitulées « Répercussions psychologique de l'infertilité sur l'individu, le couple et le soignant ». La prochaine aura lieu les 9 et 10 octobre 2025.

Quel est le contenu de ces formations ?

Nous aidons ces professions à réfléchir sur le processus psychique, ce qui se joue, les phrases difficiles à entendre… et donnons des clés pour comprendre le fonctionnement du couple. Je propose aussi de la supervision en présentiel ou en visio tout au long de l’année.

Les couples en mal d’enfant s’entendent souvent dire « Vous y pensez trop, lâchez prise, vous verrez, vous y arriverez. » Est-ce un conseil pertinent ?

Je confirme : les couples confrontés à l’interminable attente d’un bébé se voient sommer de ne plus se focaliser sur ça. En systémie, on appelle ça des injonctions paradoxales. Le domaine de l’infertilité en est truffé. Or, comment voulez-vous qu’un homme et une femme priés d’être au taquet sur le moment favorable du cycle, cernés par les rendez-vous médicaux, contraints de prendre des médicaments ou autres puissent penser à autre chose ? Le signifier au couple fait redescendre la pression :

« Ce qu’on vous demande n’est pas possible… » 

La question essentielle pour moi, c’est « qu’est-ce qui fait du bien à votre couple ? » Ça veut dire que j’incite parfois mes patients à ne pas être de bons élèves, à ne pas tout consigner pour garder de la souplesse, de la fraîcheur et ne pas réduire leur sexualité à des « rapports sur commande ». Il leur faut poser ce discernement-là pour se protéger.

Le recours à l’adoption est-il une voie vers laquelle orienter le couple ?

Ce n’est pas la suite de l’histoire, c’en est une autre. Les couples l’évoquent très souvent en séance, mais c’est à eux de le faire, pas à moi. Je ne veux pas induire quoi que ce soit : c’est leur histoire et leur choix.

Que proposer alors à ces parents en souffrance ?

Ce qui me tient à cœur, c’est de travailler sur les ressources de chacun et du couple. Ne pas uniquement parler de ce qui fait mal, mais de ce qui met du baume au cœur. Quels sont les trésors de l’un, de l’autre, de la relation et comment les activer ? Quand on va mal, on se recroqueville. Pourquoi ne pas commencer par prendre soin du corps, malmené, effracté : des massages, du yoga, du sport peuvent-ils l’apaiser ?

Il importe surtout que le couple continue à être dans la vie, à se projeter dans l’avenir : quelles activités le soudent, quels projets (week-ends, voyages, mission associative…) peuvent lui apporter de la joie, le restaurer dans du positif ?

Retrouvez Mathilde Tiberghien sur www.mathildetiberghien.com, sur son compte Insta : @mathilde_tiberghien_psy et dans ce podcast de LOVECARE. www.youtube.com/watch?v=7f7A84A5mtc (« Pourquoi ne pas avoir d'enfant peut-il être si douloureux ? »)

Elle est aussi l’autrice de Familles de militaires : le défi de la mission, Éds Mame, septembre 2024, 17,90 €.

www.laprocure.com/product/1618876/tiberghien-mathilde-familles-de-militaires-le-defi-de-la-mission

NB : Si vous êtes de ceux pour qui l’enfant ne vient pas, n'hésitez pas à prendre rendez-vous au sein de l'Accueil Louis et Zélie le plus proche de chez vous. S’il n'y en a pas, contactez-nous pour que l’on trouve ensemble une solution. Nous sommes à votre écoute.

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